Vendredi 8 mai 2009

      Il y a quelques jours, tandis que je m’ennuyais un peu chez moi, je décide de prendre in extremis un billet pour me rendre à la fête foraine. Etant enfant, j’avais découvert l’univers forain tardivement, et avec un très grand plaisir. Je n’y étais pas retournée depuis si longtemps que la perspective de m’y rendre seule ne me faisait pas peur. J’étais en train de m’équiper (gilet et bouteille d’eau) lorsque mon cher et tendre m’appelle ennuyé ; son fils, qui devait se rendre lui aussi à la fête foraine, n’a plus personne pour l’accompagner. C’est avec plaisir que je l'emmène avec moi. Ce qu’il y a de merveilleux avec les enfants, c’est le plaisir que l’on peut prendre à les voir découvrir la vie, et à scruter leurs visages émerveillés lorsque c’est la première fois.

 

      Sur place, c’est la précipitation, les gens piaffent devant les guichets. Dès que j’ai fait contrôler nos billets nous avançons droit dans la foule chaude et massée. Je ferme les yeux, et des effluves de barbe à papa viennent m’envelopper comme une onde sensuelle, le cri métallique des manèges résonnent dans mes oreilles, les vagues de hurlement s’envoient en l’air dans des loopings et des vrilles. Les petits courent entre les jambes des grands avec des pommes d’amour et des beignets à la main, en désignant les attractions du doigt, un air désespéré adressé à leurs parents : « On peut faire un tour de c’ui là ? Hein ? Dis ?! Et de c’ui là ?!». Je me délecte de cette ambiance féerique et assez loin de l’univers Disney bien policé. Ici, pas de majordome en haut de forme pour surveiller que les enfants n’arrachent pas l’énorme tête de Mickey sous le coup de l’émotion. Pas de poubelle qui chante. Mais des forains mal rasés qui sentent un peu la sueur, et des papiers gras qui jonchent le sol. Je ne m’y sens pas mal pour autant ; c’est si authentique, presque old-school.

 

        Le petit a les yeux rivés sur un gorille géant, dont la gueule béante laisse tomber un toboggan géant. Il me dit qu’il a déjà fait cette attraction, mais je m’approche quand même. J’entends le fracas de personnes qui courent au-dessus. Ca se rapproche, ça crie. Je serre le petit contre moi et amorce un vif retrait juste à temps pour voir débouler une jeune femme qui hurle à sa copine de se dépêcher. Elles dévalent le toboggan, manifestement, elles sont poursuivies par quelqu’un. Je ne peux pas détourner mon attention de la scène. La première fille crie à l’autre de fuir, mais la seconde fait face au danger en objectant qu’elle n’a rien à se reprocher. Sa copine la tire par le bras, mais elle refuse de bouger, gonflée d’orgueil « Qu’elle me cogne si elle veut ! ». Une troisième femme arrive, vraisemblablement une patronne de manège très fâchée. Elle lui hurle des insanités, attrape la fille par les cheveux et la jette au sol. Elle l’accuse de s’être laissée tripotée au milieu des chevaux de bois, aux yeux de tous, et la menace d’appeler la police. A cause d’elle, son manège risque d’être fermée. La jeune fille nie tout en bloc. Elle objecte que ça n’est pas de sa faute, que c’est « lui » qui a commencé. Qu’on ne « lui » refuse rien, et qu’il prend et fait ce qu’il veut. La patronne est troublée, mais plus courroucée encore. Elle lui interdit de remettre les pieds dans son manège.

 

        Les trois femmes sont sur le point de s’entretuer lorsque arrive un homme, grand, brun, mal rasé, et diablement séduisant. Il s’avance tranquillement vers elles, qui semblent toutes les trois happées par sa présence. Tel un fauve sur son territoire, il embrase l’espace et réclame une explication à ce remue ménage. La demoiselle accusée se met à se défendre, sa copine à minauder, et la patronne tente de faire valoir ses droits. Elle lui demande de jeter la fille dehors. Il s’avance pour s’exécuter, mais elle proteste vivement que ça n’est pas de sa faute, que ça n’est pas juste. Il hésite. Après tout, n’est-ce pas lui qui l’a effectivement enlacé ? Et là, entre ses mains, à sa merci, il n’a pas le cœur de la flanquer dehors, même si c’est son travail. La patronne proteste et menace de le licencier. Il surenchérit et invite ostentatoirement la jeune fille à venir sur le manège tant qu’elle veut. Les egos s’affrontent, les filles gloussent de plaisir, la patronne fulmine. L’homme continue de contempler sa petite partenaire de jeu, dont le regard fui. Son amie s’approche en se dandinant, enhardie par la situation qui tourne en leur faveur. Mais un geste de trop, la directrice hurle au jeune mâle qu’il est viré. L’absence de réaction de l’homme la déstabilise, elle veut revenir sur ses propos, mais lui est déjà ailleurs dans sa tête. Ils disparaissent tous les trois sous le regard désespéré de l’autre femme.

 

       Un peu troublée par cette scène, le petit et moi poursuivons notre périple au cœur de la fête. Il fait déjà nuit et les lumières scintillent de partout. Nous commandons une barbe à papa et cherchons un petit banc tranquille pour nous isoler un peu du monde et des bousculades. Et là, derrière un stand, je retrouve les trois jeunes gens en pleine conversation. De but en blanc, il dit aux deux filles qu’il n’en veut qu’une. Que l’une d’entre elle peut rentrer chez elle. N’importe laquelle, mais qu’elle s’en aille tout de suite. Il est autoritaire, déterminé, mais son ton est désinvolte. Les deux filles se regardent, l’air désespéré. Elles travaillent dans un hôtel et doivent rentrer pour le service de nuit. Celle qui manquera à l’appel sera aussitôt licenciée. Il insiste. La jeune femme accusée un peu plus tôt a le regard qui brûle et son amie lui demande ce qu’elle veut vraiment. Pas de réponse. Un regard complices entre les deux femmes, « Ca en vaut la peine ? »… et la copine s’en va, laissant l’autre à son destin.

 

        Il s’approche d’elle, la bouscule un peu : « Pourquoi tu es restée, hein ? Qu’est-ce que tu cherches ? » Elle ne sait pas quoi répondre, et ne veut surtout pas admettre qu’elle est restée pour lui, et qu’elle acceptera les règles du jeu masculin, juste pour qu’il lui donne un peu de lui. Il lui tourne autour comme un prédateur, cherche à l’intimider, mais elle tient bon. Subitement, il grimpe sur la structure du stand et l’entraîne avec lui dans son ascension. Ils disparaissent un instant de mon champ de vision, et les revoilà au sommet d’un manège, assis sur une passerelle. Je n’entends plus leur conversation, je lis juste leurs gestes. Elle détourne les yeux. Il lui prend la main. Elle lui donne sa main. Il s’avance doucement. Elle hésite, immobile. Lentement, il approche son visage et va tendrement cueillir sa bouche. Elle cède.
        La nuit tombe et les laisse tout à leurs amours naissants…
        Et si vous voulez connaître la suite…

 

 

…je vous suggère de vous précipiter au Nouveau Théâtre de Montreuil voir Liliom, où des comédiens formidables interprètent cette fable féérique jusqu’au 18 mai !

 

 

PS. Ceci dit, vous pouvez aussi aller à la Foire du Trône, mais sincèrement, je doute que cela soit aussi émouvant !!!

 

 

Photo. Nouveau Theatre d'Angers (Mars 2009) - Liliom, ou la vie et la mort d'un vaurien - Légende de banlieue en sept tableaux - de Ferenc Molnar -  Mise en scène Fréderic Bélier-Garcia

Par Louiz - Publié dans : Art Dramatique
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