A présent que je frôle dangereusement les
huit mois de chômage, il est temps de dresser un petit bilan personnel de mes dernières activités, histoire de savoir si je suis sur une voie positive, ou si vraiment, précisément, je suis une
chômeuse, et savoir sur quel pied danser.
Libérée de mes obligations (vous apprécierez la tournure évasive à caractère avantageux qui témoigne d’un état d’esprit foncièrement optimiste et
d’un esprit érudit) en mai et pour la fête du travail (tandis qu’ici vous apprécierez plutôt – le chien de Mickey – l’ironie du sort, où, la cruauté sans borne du patronat qui se gausse
à l’idée de me voir passer définitivement le seuil avec mon brin de muguet), j’ai débuté par de grandes et belles vacances, indispensables pour éliminer les toxines accumulées sous mon
auguste fessier durant des mois de stagnation professionnelle. Indispensable également pour retrouver le sourire, que j’avais de fort crispé –finalement– à l’idée de voir mon rêve exaucé : devant
moi, du temps et des moyens pour me révéler à ma vocation d’artiste.
Avertissement : C’est à partir d’ici que va s’évaporer tout éventuel sentiment de compassion savamment instillé dans vos veines par mon génie
littéraire. Je préviens ; je vais évoquer mes dernières vacances.
Tout d’abord, la Côte d’Azur, pendant deux semaines. Je suis une grande veinarde. Grimaud en juin je recommande. N’importe quand d’ailleurs, je
recommande. En famille, donc. Repos et nudité intégraux.
Ensuite, une bonne grosse semaine près de la Loire. Habillée cette fois, température et présence masculine oblige. Là encore, nous avons eu un temps
merveilleux.
Petit passage à Paris pour faire ma valise pour une semaine à New-York avec mon amoureux. Cette fois, j’étais de temps en temps habillée et d’autre non,
parce que je suis respectueuse du Code Civil. Je ne détaille pas ce voyage car je l’ai déjà évoqué ici même.
A peine rentrés en France, nous avons défait et refait notre valise pour partir en Crête, où nous avions réservé deux semaines paradisiaques sur la côte
Sud de l’île. Après ce gavage intempestif fait maison (aubergines grillées, aubergines marinées, gratin d’aubergines, aubergines à la viande, soupe d’aubergine, aubergines farcies, beignets
d’aubergine…), nous avions à peine atterris que nous sommes repartis pour de lointaines contrées.
Et nous avons déplié nos bagages à l’Ile d’Oléron pour trois semaines de soleil, de vélo, et de saut-de-vagues dans l’Océan, toujours avec mon bien aimé
et rejoins par son bout de chou.
J’ai fini par rentrer en septembre, contrainte et forcée par la migration pendulaire estivale que nous connaissons tous. J’étais assez surprise de voir
que les chômeurs étaient également affectés par ce fléau.
Une fois posée, la « rentrée » de Septembre à mes pieds et tout l’avenir au bout des doigts, je me suis faite une réflexion. En l’état, et même après
ces voyages incroyables dignes des plus grandes fortunes, j’étais bel et bien chômeuse. Et après deux ans de conditionnement psychique en cabinet de recrutement, ça n’allait pas sans m’angoisser
intensément. Les jours passant, je voyais s’élargir le trou sur mon CV. Trois mois d’inactivité devenaient inexplicables. Et même si je savais déjà que je ne voudrais pas y retourner, l’idée
qu’on n’y veuille plus de moi était difficile à surmonter.
C’est là qu’ont commencé les soirées cauchemardesques. Je redoutais l’éternel retour de bâton à la question que toute politesse exige : « Et toi ?
Qu’est-ce que tu fais dans la vie ? »
Dans un premier temps, j’expliquais : « Après le bac, Louiz intègre l’université. Après avoir brillamment obtenu son diplôme de psychologue clinicienne
spécialisée dans la psychopathologie de l’enfance, elle s’inscrit en DEA puis effectue un stage en cabinet de recrutement où elle est contactée par un grand cabinet international qui lui fait une
offre qui ne se refuse pas, avant de décider que ça n’est pas fait pour elle et de démissionner. » Je recherchais la tournure la plus élogieuse pour ne pas sentir le regard de mon interlocuteur
glisser dans une sorte de mépris que je redoutais.
Ensuite, je me suis adaptée à la réalité, mais en mode « je n’assume pas », ce qui donnait : « J’ai un diplôme de psy, j’ai sévi dans le recrutement
pendant un temps avant de démissionner. Ca n’était pas pour moi et maintenant je cherche (hinhinhinhinhin… - petit rire stressé). Je me laisse un an pour trouver ma voie et laisser libre cours à
mes projets artistiques » J’étais plus proche de moi, mais là, je sentais vraiment les regards qui coulent. Vraiment vraiment. Ce mélange de pitié et d’incrédulité. Les certitudes de
l’interlocuteur qui te crèvent la rétine, style : « Ouais elle n’a pas réellement son diplôme sinon elle exercerait, et de toute façon, les études de psycho c’est pour les feignasses », puis : «
Elle s’est fait virer », et enfin : « …et ça se prend pour la Nouvelle Star, à cet age-là ! ». Bref, j’allais devoir peaufiner ma tirade.
Aujourd’hui, j’avoue que je ne m’embarrasse plus. Il se peut bien que ce soit la lassitude qui ait opéré, mais dorénavant, lorsqu’on me pose la
question, je réponds simplement : « Je suis apprentie comédienne », voir même : « Auteur, compositeur et interprète ». Parfois les deux. Et je vois dans les yeux de la personne en face,
simplement ce que j’y ai projeté. J’y vois ce que je lui ai répondu, ce que je lui ai donné à manger. On touche au but !
Ces considérations vous semblent peut-être oiseuses. Mais je les partage avec quelques congénères de la même race. Quand est-ce que l’artiste devient un
artiste ? Lorsqu’il vit de son art ? Lorsqu’il pratique une activité artistique pendant ses loisirs ? Lorsqu’il n’a pas d’autre travail ? Lorsqu’il est doué où lorsqu’il est reconnu ? Et qui fait
autorité en ce cas ? Il est difficile de s’auto-greffer le label « artiste ». Et après 8 mois d’activités artistiques, aucun membre de ma famille ne me définirait comme tel.
Oui, je sais, je sais, les autres on s’en fout !
Eh bah pas tant que ça ma bonne dame ! Figurez-vous que lorsqu’on devient artiste, on se met à sacrement coller au cliché ! On devient fragile,
exubérant, à fleur de peau, et hyyyyper susceptible. Je m’explique.
Toi, lecteur, qui a sûrement un travail. Eh bien, lorsque tu rends ton travail à ton patron, tu lui donne un peu de toi. Ce « peu de toi » sera jugé bon
ou mauvais, et sûrement toi avec –à minima si tu as déjà fais tes preuves par ailleurs. Les remarques consécutives, tu les prendras pour toi, puisque souvent, bien malheureusement, on croit «
être » ce qu’on « fait ».
Alors imaginez-vous que le métier d’artiste, c’est « faire » ce qu’on « est ». Ce qui vous donne un aperçu de ce qu’on peut ressentir à la moindre
critique sur son travail. Lorsqu’on se met totalement à nu, il est difficile de se faire reprendre sur la qualité de son travail. Et même si on comprend bien que tout est dans la manière d’amener
le contenu, eh bien le fameux contenu est là, exposé aux yeux de tous, palpitant sur le plateau.
Ce qui donne réellement l’impression d’être à poil devant un public qui serait en train t’expliquer comment tu dois t’habiller pour te mettre en valeur.
Fermez les yeux, mettez-vous en situation… Et à présent, imaginez que quelqu’un vous dise : « Nonnononn ! Ce bourrelet là il faut absolument le cacher ! Parce qu’avec autant de cellulite, il ne
faut jamais porter de blanc, ça fait très mauvais effet ! ». Et rappelez vous que vous êtes à poil. Voilà. Mais il y a aussi de très bonne raisons de faire ce métier tout de même. J’y
viendrais.
A ce propos, il faudra que je vous détaille les cours que je suis depuis le mois de septembre. D’ores et déjà, adoptez le jargon d’usage ! Abandonnez
les expressions vulgaires : « cours de théâtre » et « actrice » , et préférez leur : « cours d’art dramatique » et «comédienne».
Bonne journée à toutes et à tous !
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