Petits guides de survie

Lundi 13 novembre 2006
Contrainte par la force des choses, à assister à nombre de funérailles ces derniers mois, m’est venu l’idée de rédiger ce petit guide des enterrements. Entre deux mouchoirs, mon cerveau a encodé des informations ; veuillez trouver ci-dessous le compte-rendu de mes observations.
 
           Notons qu’un enterrement véhicule tout d’abord une connotation religieuse. Pourtant majoritaires à aspirer à la rédemption de leurs péchés lors d’un dernier office, sachez que d’autres futurs-morts ne vacillent pas et optent pour la version light (corbillard+cimetière-cérémonie), édulcorée au son de Franck Michael tandis que les proches suffoquent au rythme de paroles de circonstance (« Nooon, mes amiiiis ne pleuuurez paaaaas… »).
           Le funeste décorum de la version classique, loin de s’affadir d’austérité, déballe quand à lui son lot de scénettes sordides. Observons un instant le rituel en lui-même : une pénurie d’homme d’église doublée d’une pénurie de Foi, engendrent des cérémonies aussi creuses qu’expéditives. Bouquets de fleurs, fumigations, musique ronflante… nous entrons dans l’église. Devant nous, le prêtre, qui revêtira bientôt une aube jaunie-au-col afin d’officier sur un cadavre, le plus souvent inconnu de lui. Délégué pour exprimer à l’assemblée sa joie de voir un fidèle s’en retourner auprès du Père, il se trouvera très vite confronté à l’hermétique douleur des proches. Qu’à cela ne tienne, il ira au devant de la marée noire qui enrichit Kleenex. A sa droite, veuillez trouver les pleureuses.
           Traits gonflés, yeux rougis, elles dégainent leurs mouchoirs comme on se salue, et râlent des « Oh là lààààà… » en s’affalant dans les bras de ceux qui viennent pudiquement leur tapoter l’épaule en leur assurant que « Ca va aller – variante : Comment ça va ? ».
           Ceux-là même que la compassion étouffe établiront leurs quartiers dans le tréfonds de l’église. Souples comme des mats de misaine, ils n’ont ni été suffisamment lâches pour quitter le navire, ni suffisamment courageux pour pleurer.
           Mise en garde : Vous identifierez la pleureuse à ses maxillaires humides et son haleine chargée (elle ne s’est pas nourrie depuis trois jours). Si la distance vous permet d’échapper à vous coller ses joues poisseuses, serrez-lui le poignet ; dans sa paume gît feu un mouchoir, morveux et bouliformé.
En revanche, si ça fait une paye que vous n’avez pas salué Bébert (+/- la mise en bière de la tante Odette), allez-y, c’est au fond à gauche.
 
           Dans l’autre hémisphère de l’église, ça souffre –presque– en silence. Pudeur et élégance sont de mise. Les pensées oscillent entre « Comment éviter les postillons dans le micro », et « J’aurais du opter pour les collants de laine ». Prudence quand aux fous-rires comme aux médisances ; Dieu nous observe.
 
Enfin, au centre : le mort - la place que sa vie durant, il a cherché à occuper. Gentiment, ses proches ont sélectionné pour lui la Rolls du cercueil : intérieur satin-molletonné, bois vernis, croix rococo, poignées à ornements. Le cadavre y gît en sureté dans son plus bel habit (du maillot de rugby au smoking mité). Si on ne le traîne pas dans l’allée centrale sur un chariot à roulettes, il aura le privilège tardif d’éprouver les épaules chancelantes de ses meilleurs amis –qui, s’ils ne sont pas tous de la même taille, l’amèneront de travers. Mais qui n’a jamais rêvé d’être épaulé ?
 
           Durant la cérémonie, l’assemblée rivera ses yeux embués sur une photo encadrée, prévue pour arracher enfin les pensées de chacun à la dernière image –jaune et cireuse– qu’ils ont de leur proche en conserve.
 
           La cérémonie achevée, une simili-table est dressée à la sortie de l’église; prévue pour mettre en évidence une espèce de Livre d’Or (le registre des condoléances) où chacun y va de son petit autographe pour signifier à la famille « J’y étais » au cas ou il n’aurait pas suffisamment sangloté publiquement. Ce cahier contraindra les proches endeuillés à répondre une foultitude de petites-cartes-très-cher pour témoigner de leur reconnaissance à avoir pleuré de concert.
 
           Notez : si l’on a pas enterré le mort, encore aura-t-on la réjouissance d’assister à sa crémation. Les progrès de la technologie ayant leurs avantages – autre que de détruire la planète je veux dire –, le cercueil n’est plus propulsé dans les flammes, mais l’on a dorénavant la possibilité de faire coucou à la boîte qui s’évade sur le tapis roulant. Et l’on accepte le verdict du croque-mort : « La crémation a commencé ». Autant dire que l’on acquiesce à l’idée que carbonise, à l’instant même, le corps d’une personne qui a mis toute une vie à préserver son intégrité physique. Mais Dieu merci, de nos jours la crémation ne ressemble plus à un remake de Carmina Burana.
           Lorsque les cendres reposeront dans l’urne, et si le mort a omis d’expliciter de claires dispositions quand à sa dernière demeure, les plus proches se disputeront les funestes restes, sans se soucier vraiment de savoir s’ils récupèrent le haut ou le bas, la gauche ou la droite, la tête ou la queue, de leur parent redevenu poussière.
 
           Enfin, si vous avez survécu à un enterrement sans avoir contracté la moindre forme de cynisme, félicitations. Reste à envisager l’idée que les larmes suspendues à nos yeux compatissants ne soient que le fruit d’une auguste complaisance, une forme aigüe d’apitoiement sur notre propre peur de la mort, plutôt qu’une célébration de passage à un autre état. Comme le dit si bien Tonton Sigmund ; inconsciemment, nous refuseront toujours l’idée de notre propre mort. Et pourtant, jour après jour nous éprouvons finalement la seule et unique cause de la mort : la Vie.
Par Louiz
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