Vendredi 17 novembre 2006
Il y a quelques mois a germé en moi une idée toute fraîche ; celle de m’essayer à une profession dont l’intitulé à lui seul m’a longtemps fasciné : chasseur de tête. Partagée entre attirance (argent, pouvoir, froideur…) et répulsion (argent, pouvoir, froideur…), j’ai commencé à prospecter sur la grande toile, en quête d’annonces qui m’ouvriraient la porte de ce sanctuaire au visage commercial et cruel, si éloigné de ma formation initiale. Pour que vous puissiez vous représenter un peu le contexte, je suis psychologue clinicienne – c’est-à-dire centrée sur la relation d’écoute –, ce qui ne fait pas de moi, à priori, une personne impitoyable focalisée sur le profit et la performance. En revanche, mes atouts bien dissimulés m’offrent un regard analytique sur les
choses que je pouvais fièrement mettre en avant. Aussi ais-je postulé.
choses que je pouvais fièrement mettre en avant. Aussi ais-je postulé. L’entretien de recrutement pour le cabinet de recrutement (…tout le monde suit ?!) avait lieu dans un immeuble haussmannien aux allures nobles et confortables. Sièges en cuir, plaquettes luxueuses, moquette épaisse. Vue magnifique. On m’installe dans un bureau pour me faire patienter, une pièce fermée où il fait 30 degrés. Sous mon tailleur noir que je ne peux pas déboutonner par convention, je pencherais pour 52. Une dizaine de minutes plus tard (et sachant que j’en avais déjà patienté autant sur le palier avant
qu’une assistante rentre de sa pause déjeuner), j’affiche un sourire crispé devant une minette aux joues trop fardées qui me harcèle de questions sur le bien fondé de mes velléités de réorientations. Je mens avec aplomb, j’explique que cette formation est un rêve que je poursuis depuis longtemps, et j’improvise une cohérence à mon parcours. Je suis tellement douée que je commence à me faire peur ; je pourrais me mettre à croire à ce que je viens de dire. C’est bon signe, c’est que je suis faite pour ça.
qu’une assistante rentre de sa pause déjeuner), j’affiche un sourire crispé devant une minette aux joues trop fardées qui me harcèle de questions sur le bien fondé de mes velléités de réorientations. Je mens avec aplomb, j’explique que cette formation est un rêve que je poursuis depuis longtemps, et j’improvise une cohérence à mon parcours. Je suis tellement douée que je commence à me faire peur ; je pourrais me mettre à croire à ce que je viens de dire. C’est bon signe, c’est que je suis faite pour ça. Effectivement, mon manège fonctionne. Pulcinella me propose de rencontrer The Big Boss, là… tout de suite, oui. Qu’à cela ne tienne. En attendant, je médite devant une feuille A4 qu’on m’a demandé de remplir
avec ce que j’ai compris de la définition du poste de stagiaire, à signer en bas. Je formule différentes hypothèses ; premier accord écrit (prévu en cas de litige quand à la teneur du stage, en cas de malentendu… je mets l’accent sur les responsabilités) ou étude graphologique (je me sens piégée : qui a le droit de m’obliger à révéler mes failles psychologiques ?) Parce que là, si je refuse, l’offre me passe sous le nez. C’est le début de la fin. Je coopère.
avec ce que j’ai compris de la définition du poste de stagiaire, à signer en bas. Je formule différentes hypothèses ; premier accord écrit (prévu en cas de litige quand à la teneur du stage, en cas de malentendu… je mets l’accent sur les responsabilités) ou étude graphologique (je me sens piégée : qui a le droit de m’obliger à révéler mes failles psychologiques ?) Parce que là, si je refuse, l’offre me passe sous le nez. C’est le début de la fin. Je coopère. Arrivée du boss – un géant malgré mes 10 centimètres de talons
aiguille – qui s’installe en face de moi, mutique. Ca n’est pas que la situation devient gênante, mais si je ne trouve pas une question à poser, mes joues cramoisies vont s’auto-combustionner. Je bredouille un demi-couac inaudible, sur quoi il me… réponds ( ?) qu’il n’aime pas les « psys ». Mon évaluation de la pertinence d’une demande de précisions (psychiatres, psychanalystes, psychothérapeutes, psychologues, toutes spécialités confondues…?!) avoisine le zéro, et l’interrogation qui me ronge, c’est de savoir ce que je fais là, au juste, à part me liquéfier sur un fauteuil surdimensionné, au lieu d’être au café avec Marine comme tous les jeudis depuis que je me suis faite faire ma carte de visite avec mon nom dessus, je veux dire, au-dessus de mon titre de sauveur officiel de la santé psychique. L’ironie de cette pensée me fait sourire et regagner de l’estime, mon bluff prend de la consistance. A une nuance près, j’exige qu’on me laisse une chance de faire mes preuves, et gonflée d’arrogance, je serre la main du géant… oui, avec celle qui était restée collée à son homologue par 30 degrés, la très moite. Il me dévisage (quel est le terme exacte pour dé-« visage », lorsqu’il s’agit d’une partie qui a moins d’altitude ?) tandis que je quitte dignement les locaux. Une heure plus tard, Pulcinella gigote derrière le combiné pour me faire part de la (bonne ?) nouvelle : je suis engagée comme stagiaire, statut qui –comme chacun sait– met hors de danger de l’exploitation du patronat.
aiguille – qui s’installe en face de moi, mutique. Ca n’est pas que la situation devient gênante, mais si je ne trouve pas une question à poser, mes joues cramoisies vont s’auto-combustionner. Je bredouille un demi-couac inaudible, sur quoi il me… réponds ( ?) qu’il n’aime pas les « psys ». Mon évaluation de la pertinence d’une demande de précisions (psychiatres, psychanalystes, psychothérapeutes, psychologues, toutes spécialités confondues…?!) avoisine le zéro, et l’interrogation qui me ronge, c’est de savoir ce que je fais là, au juste, à part me liquéfier sur un fauteuil surdimensionné, au lieu d’être au café avec Marine comme tous les jeudis depuis que je me suis faite faire ma carte de visite avec mon nom dessus, je veux dire, au-dessus de mon titre de sauveur officiel de la santé psychique. L’ironie de cette pensée me fait sourire et regagner de l’estime, mon bluff prend de la consistance. A une nuance près, j’exige qu’on me laisse une chance de faire mes preuves, et gonflée d’arrogance, je serre la main du géant… oui, avec celle qui était restée collée à son homologue par 30 degrés, la très moite. Il me dévisage (quel est le terme exacte pour dé-« visage », lorsqu’il s’agit d’une partie qui a moins d’altitude ?) tandis que je quitte dignement les locaux. Une heure plus tard, Pulcinella gigote derrière le combiné pour me faire part de la (bonne ?) nouvelle : je suis engagée comme stagiaire, statut qui –comme chacun sait– met hors de danger de l’exploitation du patronat. Depuis près d’un mois que j’ai intégré les locaux, j’ai appris une foultitude de choses passionnantes sur le recrutement, les recruteurs, et des corps de métier dont je n’aurais pas même supposé l’existence (il faut avouer que ma formation ne m’a pas invité à envisager l’existence de grand-chose au-delà des topiques freudiennes).
Principe numéro un : Le recruteur est froid et distant. Par 40 degrés tout mouillé, il balaye la pièce d’un regard impassible ; non, non, il ne réfléchis pas, il attend que le candidat s’épuise et craque nerveusement en confessant ses failles les plus handicapantes, comme un psychanalyste. Et ça fonctionne très bien. D’autre part, le plus fringuant commercial pourra laisser ses crocs d’acier plantés dans le bois massif de la salle de réunion, car la prétention n’intéresse personne ici. Et ça, ça fait quand même plaisir (surtout lorsqu’on sait combien ces profils tiennent en estime les formations universitaires, et plus particulièrement, les psys ; entendre « Pfff… il y en a des centaines comme lui ! » ça fait sourire).
Principe numéro deux : Le recruteur est caméléon. Il charrie des missions en tous genres et s’adapte promptement aux postes et à son environnement. Sur son bureau copulent des dossiers de pizzaïolos et de DRH. Il sait aller trouver des candidats absolument improbables dans le trou du cul du monde en les caressant dans le sens du poil : c’est ce qu’on appelle vulgairement « la chasse ». Principe numéro trois : Trois coups d’avance. Le candidat est un
veau ; il est donc nécessaire de le remettre à sa juste place de « proie » dont on doit successivement abattre les résistances. Il est donc d’usage de déranger un bon employé tranquille sur son lieu de travail, au milieu de sa pause café, pour lui infliger un entretien éminemment directif et lui faire cracher les informations le plus vite possible, avant qu’il ait eu le temps de réfléchir. Si l’approche est un succès, le chasseur a essoré sa proie, lui a fait admettre par la flatterie que la proposition (sous-payée et basée à Crotoy-le-
Bouleux) était alléchante, et lui a collé un rendez-vous lundi à la première heure, alors même que celui-ci n’a pas encore compris qui était au bout du fil, et comment il avait eu son numéro de téléphone. En plus, lorsqu’il raccroche, ses collègues et son patron le regardent suspicieusement, et il n’en saisit pas encore tout à fait les raison.
veau ; il est donc nécessaire de le remettre à sa juste place de « proie » dont on doit successivement abattre les résistances. Il est donc d’usage de déranger un bon employé tranquille sur son lieu de travail, au milieu de sa pause café, pour lui infliger un entretien éminemment directif et lui faire cracher les informations le plus vite possible, avant qu’il ait eu le temps de réfléchir. Si l’approche est un succès, le chasseur a essoré sa proie, lui a fait admettre par la flatterie que la proposition (sous-payée et basée à Crotoy-le-
Bouleux) était alléchante, et lui a collé un rendez-vous lundi à la première heure, alors même que celui-ci n’a pas encore compris qui était au bout du fil, et comment il avait eu son numéro de téléphone. En plus, lorsqu’il raccroche, ses collègues et son patron le regardent suspicieusement, et il n’en saisit pas encore tout à fait les raison. Principe numéro quatre : Rentabiliser l’action. Un CV de sénior de plus de 48 ans ? Poubelle sans préavis. Sans lecture non plus. (Clause
éliminatoire = retraite imminente) Une jeune mariée ? Poubelle. (Clause éliminatoire = utérus fertile). Une femme avec une tripotée de bambins ? Poubelle. (Clause éliminatoire = elles sont nombreuses : varicelle du petit, fracture en roller du second, peine de cœur de la dernière = trop d’annulations en perspective). En bref, les clients veulent le candidat idéal et parfait comme on choisit une paire de chaussure ; de la chaire fraîche, sous-payée, ni trop jeune, ni trop vieille, rompue au métier mais jovial et motivée, un homme, ou bien une femme ménopausée de moins de 48 ans.
éliminatoire = retraite imminente) Une jeune mariée ? Poubelle. (Clause éliminatoire = utérus fertile). Une femme avec une tripotée de bambins ? Poubelle. (Clause éliminatoire = elles sont nombreuses : varicelle du petit, fracture en roller du second, peine de cœur de la dernière = trop d’annulations en perspective). En bref, les clients veulent le candidat idéal et parfait comme on choisit une paire de chaussure ; de la chaire fraîche, sous-payée, ni trop jeune, ni trop vieille, rompue au métier mais jovial et motivée, un homme, ou bien une femme ménopausée de moins de 48 ans.
Vous l’aurez compris, je me destine ici à une profession délicate et stratège. Sur le plateau jactent des consultants qui œuvrent au dynamisme d’un marché de l’emploi exigeant, sélectif, et impitoyable. J’entends depuis mon poste, crier les dizaines de cv quotidiens dont l’on se débarrasse en faveur du recyclage papier, j’entends pleurer les timbres gaspillés, et geindre les familles dont on recale le père nourricier.
Si cela peut vous réconforter à ma place, il fait dans le bureau à peine
deux degrés de plus dedans que dehors (nous sommes chauffés aux moteurs d’ordinateurs vétustes), et tandis que j’écris, une stalactite commence à pendre de mon nez qui coule. En entretiens, nous serrons des mains moites d’inconnus qui se perdent des heures dans les détails de leurs litiges professionnels. Lorsqu’on adhère enfin au discours d’un candidat et qu’on le trouve sympathique, la prise de référence qui suit démontre que le candidat était un escroc, et on perd toute crédibilité auprès du patron, des collègues, et du client. Nous passons également des heures entières au téléphone à se faire envoyer promener par des standardistes mal lunées. Enfin, lorsqu’on trouve des candidats idéals, après un processus long et un vrai contact avec ces demandeurs d’emploi, il faudra expliquer à ceux qui sont refusés, pourquoi ils devront troquer leur espoir contre un retour au désert professionnel.
deux degrés de plus dedans que dehors (nous sommes chauffés aux moteurs d’ordinateurs vétustes), et tandis que j’écris, une stalactite commence à pendre de mon nez qui coule. En entretiens, nous serrons des mains moites d’inconnus qui se perdent des heures dans les détails de leurs litiges professionnels. Lorsqu’on adhère enfin au discours d’un candidat et qu’on le trouve sympathique, la prise de référence qui suit démontre que le candidat était un escroc, et on perd toute crédibilité auprès du patron, des collègues, et du client. Nous passons également des heures entières au téléphone à se faire envoyer promener par des standardistes mal lunées. Enfin, lorsqu’on trouve des candidats idéals, après un processus long et un vrai contact avec ces demandeurs d’emploi, il faudra expliquer à ceux qui sont refusés, pourquoi ils devront troquer leur espoir contre un retour au désert professionnel. 

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