Je m’installe dans la salle bondée. Il fait déjà très chaud à l’intérieur, et je peux dire que ça sent un peu le fauve. Les enfants braillent dans tous les sens, sauf le notre, gentiment installé en dessous du niveau de la mer car il n’y avait plus de rehausseur. Il se dandine d’une fesse sur l’autre, observe autour de lui les dorures magnifiques du théâtre Mogador, que j’avais moi-même découvert au même âge avec émerveillement. Nous sommes bien placés, il y a une allée devant nous, la scène est très proche, et je me trouve même le long de l’allée de gauche, ce qui fait que je n’ai pas de voisin à l’exception du seul dont j’ai vraiment besoin : mon mec.
Le bourdonnement ambiant s’élève, les enfants s’impatientent ; certains n’ont jamais vu de lion en vrai. La sonnerie retentit vivement, on se rassoit précipitamment, comme si on risquait de perdre trois secondes sur les autres. Les lumières s’éteignent. Je tousse. Dix personnes toussent. La salle entière tousse. Puis silence.
Le rideau s’ouvre… Je vois les joueurs de tambour postés au balcon, attentifs à ce qui va se produire sur la scène.
« Naaaaaaaaaaaants ingonyama bagithi baba
Sithi uhhmm ingonyama
Ingonyama !
Naaaaaaaaaaaants ingonyama bagithi baba
Sithi uhhmm ingonyama
Ingonyama !
Siyo Nqoba
Ingonyama
Ingonyama nengw' enamabala…
Au matin de ta vie sur la planète,
éblouie par le Dieu Soleil…»
Lentement dans le fond, un soleil rouge s’élève, je commence à avoir des frissons. Les antilopes articulées sautent de partout, la scène s’ouvre pour laisser monter un immense rocher sur lequel les parents lion s’avancent. Je deviens fébrile, la musique monte crescendo, les animaux affluent de partout, les tambourins exultent, je tremble de la mâchoire, et c’est à ce moment là que les projecteurs se braquent dans ma direction. J’ai l’air parfaitement ridicule sous les feux de la rampe, mais je m’aperçois que ça n’est pas moi, la star : un énorme éléphant avance dans l’allée. C’est vraiment trop intense pour moi ; je tourne les yeux sur la nouvelle falaise, les parents offrent leur progéniture au babouin qui le présente au dessus du vide (à la Michael Jackson) tandis que les animaux tressaillent et saluent le nouveau Roi.
Moi, je pleure comme un bébé.