Trois mois passés à observer ses collaborateurs permettent d’avoir une idée assez précise de la personnalité de son entourage professionnel. Surtout si l’on n’entretien pas d’à-priori à l’encontre de « l’écoute silencieuse et active des ragots », et « l’écoute silencieuse et active aux portes ». Je n’écarte ni l’un, ni l’autre, et je n’ai aucun besoin de m’en défendre ; je ne lirais pas un journal intime posé devant moi, mais je tends l’oreille aux portes mal fermées.
Permettez moi de vous présenter mon petit monde un peu plus dans le détail.
Il y a d’abord le PDG, Allan. Un quadra complètement shooté à l’adrénaline qui démarre ses journées à 5 heures du matin – pas tant par nécessité que par goût – et qui impose à son entourage une dose de stress quotidienne difficilement assimilable. Allan a un goût sûr en matière de décoration, de design, et pour le reste aussi, cependant, il ne semble jamais parfaitement serein de ses choix et décisions. Il aime la transparence, et surtout les portes ouvertes ; il entre sans jamais frapper dans les bureaux fermés, et je remercie chaque fois le ciel de ne pas être entrain de me curer le nez ou remonter mes collants. Heureusement, Allan prends ses quartiers loin de notre unité.
Vient ensuite le Directeur d’agence, Louis. Un gros ours avec des sautes d’humeur, et un cœur tendre derrière des griffes acérées. Ses plaisanteries vous flinguent la confiance, jusqu’au jour où vous découvrez qu’il test jusqu’où son pouvoir s’étend. Le but est de renvoyer la balle au plus vite, il sourit rarement à son insu, mais son humour féroce fait souvent mouche. Il se targue par ailleurs d’être un fin connaisseur en gastronomie et nous a rapporté des oreilles de porc la semaine dernière… que je n’ai pas goûté, comme c’est dommage !
Sonia est consultante, droite, belle, et un peu trop pro-active à mon goût. Elle me fait peur.
Pierre-Hervé est consultant, drôle, absent, et tatillon. Je suis satisfaite de n’avoir pas affaire à lui pour l’instant.
Nordine est consultant également, et il lui suffit de se voir objecté quelque chose pour que ça lui donne
envie de prouver le contraire. C’est épuisant, chronophage, et chiant. Francis, même poste, passe son temps à parler de lorsqu’il était chez (tshit tshit pas de marque) et comment c’était bien et comment c’était beau, et comment il est partit.
Enfin, Séverine, une jeune consultante, est capable de me rendre hystérique en quelques minutes. Elle arrive dans mon bureau, me pollue la tête avec ses angoisses distillées, et s’en va comme elle est venue. Lorsqu’on lui explique quelque chose, son besoin de se faire reconnaitre la pousse à dire qu’elle sait-très-bien-j’te-remercie et son manque de confiance en elle lui fait débuter toutes ses phrases par : « C’est peut-être complètement idiot ce que je vais dire… » et les terminer par : « Je te remercie beaucoup » ou « J’te prie de m’excuser » quelque soit le contenu de la phrase.
Ex. « C’est peut être complètement idiot ce que je vais dire, mais il faudrait que tu imprimes ce rapport, je te remercie beaucoup. »
Autre ex. « C’est peut être complètement idiot ce que je vais dire mais Katie Holmes sort avec un con, j’te prie de m’excuser. »
Du côté back-office, il n’y a pas grand-chose à signaler, nous sommes toutes géniales.
Isoline est pétillante, fraiche, et pose toujours LA question embarrassante lorsqu’on raconte une histoire (celle qui révèle la faille du ragot, ou celle à laquelle tu ne sais pas répondre lorsque tu étales ta culture)
Maïa a entrepris de rédiger sur le tableau de la cuisine une sorte de dictionnaire des banlieues. Fort heureusement, sans quoi les significations de bouillave et marave m’échapperaient encore.
Quand à Dominique-nique-niqueuh… elle ne semble pas apprécier mon humour. Voilà.
J’ai fait le tour. C’est un peu plus fade que dans le premier cabinet où j’étais, mais je m’y sens mieux. J’aurais mis le temps, mais mon esprit est plus tranquille ; c’était dur de quitter mon poste précédent. Je me souviens, le premier jour, j’étais arrivé avec ma valise pour partir au Maroc, et j’avais fait connaissance avec toutes ces filles qui semblaient si adultes, si ancrées dans la vie professionnelle, si absorbées et passionnées par leur travail ! C’est un sentiment qui m’étreints encore, je voudrais y être à nouveau. Puis, tout était allé de mal en pis, avec des départs, des déceptions, et des mensonges. Mais au moins là, je savais tout de suite où j’étais tombée, avec mes jujupes coincées : j’entends encore Alexia lancer à Martine en entrant dans le taxi : « Et ce soir, tu bois pas trop hein, parce que je te jure (regard complice vers moi) elle se met dans des états celle-là !! » Là, j’ai su que j’allais bien m’amuser.