Trois heures du matin. C’est une mutinerie. Les crevettes du diner se vengent de leur triste sort en attaquant impunément ma paroi stomacale. Pour les faire chier, je me retourne dans tous les sens avant que mon estomac ne capitule gracieusement dans le fond de la cuvette en émail. C’est officiel, je suis malade.
Six heures du matin. C’est un supplice. Mon réveil agresse mes tympans, tout justes endormis après des heures de lutte intestine pour rétablir l’ordre au sein de mon organisme. Je dois me lever pour me rendre à deux heures de Paris, et cette perspective m’enchante. Comme dit si bien mon boss : il faut peaufiner ses connaissances de la banlieue en allant voir sur place. Je rêve, lui qui ne jure que par son GPS… … GPS qui, à 9h30, nous a signalé que nous étions arrivés à destination tandis que nous traversions un pont en rase campagne. Intéressant.
Après deux heures de voiture dans les embouteillages, copieusement aspergée par les pots d’échappement, nous voilà perdu entre un bled minuscule et une zone industrielle. Il nous a même fallut l’aide d’un GPS vintage (plus communément nommé« carte routière ») pour nous retrouver.
Grace à la demi-tonne de fond de teint que j’ai badigeonné sur mon teint d’endive ce matin, je ressemble à un être humain sympathique, mais je ne souffle pas un mot. Pas un mot lorsque le client explique qu’il a pris la matinée pour nous recevoir (« chéri, je vais devoir annuler notre déjeuner »… ah beh non, ça capte pas…), pas un mot lorsque les mulots se font une pétanque entre mes talons aiguille, pas un mot (mais une quinte de toux) dans la salle des machines, pas un mot sur les posters de jeunes prudes à peine dévêtues qui jalonnent les murs de l’atelier.
Nous sommes ici afin de recueillir la définition de poste d’un mec à remplacer. Ce dernier va bientôt prendre sa retraite et nous allons chasser son successeur, selon la traditionnelle méthode de la spoliation de la concurrence. Ce dernier ressemble à un lémurien efféminé, avec un brushing clairsemé et blanc immaculé, un pull moulant avec des pectoraux gonflés à l’hélium, un parfum cheap, et une haleine de fennec. Cet homme est donc forcément compétent.
Après la visite de l’usine, des ateliers, de l’entrepôt, nous discutons à bâtons rompus sur le poste à pourvoir. C’est là que le lémurien se penche et s’épanche en l’absence de son employeur : « Je ne vois pas pourquoi quelqu’un voudrait venir travailler ici. C’est impossible. Sinon il serait stupide. »
Ambiance. Il se tourne vers la fenêtre : « Depuis 15 ans, il y a des barreaux aux fenêtres ; je sors enfin de prison. »
Sur ces belles paroles, nous avons préféré nous retirer gentiment pour se refarcir deux heures d’embouteillages au retour.
J’adore ce métier.