Les semaines passent lentement, et chaque matin en me réveillant, je coche les jours se rapprochant du vendredi sur une feuille que j’ai scotchée au mur. En effet, cette année, le vendredi est consacré aux activités artistiques et sportives, et à cette occasion, nous prenons le car pour nous rendre tous dans un centre de loisir en banlieue parisienne. Le car est synonyme de rapprochement quasi-obligatoire de Paul, puisque pendant près d’une heure, nous sommes assis sur des sièges voisins, et il nous est possible de parler. Nous troquons nos autocollants de feutrine, nous commentons les mimiques des professeurs, nous parlons de tout et de rien, et surtout de rien.
Comme j’ai confessé à Adeline mes sentiments naissants pour Paul, elle est devenue
assez farouche lorsque nous discutons un peu trop longuement lui et moi. Elle va parfois même jusqu’à me forcer à m’asseoir plus loin prétextant vouloir « parler entre filles » afin de nous tenir à distance l’un de l’autre. Je n’en suis pas certaine, mais les petits secrets que Karl susurre dans l’oreille de Paul pourrait bien avoir un rapport avec moi, et chaque fois que je les surprends dans leur petit manège, je rougis et me blâme de ne pas avoir su me montrer plus discrète. Pourtant, lorsque nos regards se croisent, je crois sentir quelque chose de particulier. Il y a comme une seconde qui s’éternise, qui flotte en suspend avant que ne se décharge un flot d’adrénaline dans mes veines.
Ses grands yeux verts, je peux les adorer sur une photo floue qu’Adeline m’a donnée, parce qu’elle a depuis peu décidé qu’on pouvait bien partager entre fille notre amour sans réciprocité et sans avenir pour le même garçon. Sur mon bureau, donc, j’ai déposé le portrait que je ne lâche pas du regard tandis que je suis sensée faire mes devoirs. Le vert de ses prunelles, ses amples boucles brunes, et cette lèvre supérieure si attachante… J’écoute son rire dans ma tête pendant des heures, je me repasse le film de la journée, et je profite de ce qu’on m’offre un journal intime – mon tout premier, le fameux – pour écrire dedans ce que je voudrais retenir de cette histoire.
Il arrive que le soir, Paul et moi sortions de classe en même temps. Lorsque cela arrive, nous faisons une grosse partie du trajet ensembles. Evidemment, dans ces cas là, Adeline vient se greffer à nous, mais finalement, elle fait la causette et ça m’arrange bien parce que je suis vraiment trop timide pour parler à Paul directement.
Ce dernier habite dans un immeuble proche de chez moi, et parfois il nous propose de monter chez lui. La première fois, il y avait un de ses caleçons en train de sécher sur le
radiateur, un caleçon avec des petits nounours dessus. Je me serais bien moquée de lui, mais j’étais trop gênée pour évoquer quelque chose qui se rapprocherait de la sphère intime, et, disons le clairement, sexuelle. Dans sa chambre, je n’ose pas trop me mettre à l’aise sur son lit ; j’ai le ventre tourbillonné, et finalement, je finis par avoir hâte de rentrer chez moi, pour que s’arrête enfin la lente morsure de l’amour, que je découvre petit à petit au cours de ces entrevues.
Jeudi dernier, pendant la pause du cours d’histoire, il est venu nous retrouver au premier rang. Karl distribuait des pastilles de Solutricine, et Adeline était en train de se gaver malgré mes mises en garde. En me retournant, j’ai surpris le regard de Paul, et il m’a sourit étrangement. Je voudrais que tous les jours soient comme jeudi dernier. Et pas comme lundi, parce que lundi, j’ai vu Karl faire des secrets dans l’oreille de Paul en regardant Martine. J’ai eu le ventre serré et j’ai passé ma journée le cœur lourd. Je pense même que j’ai été un peu désagréable avec lui, alors je suis allée le voir à la sortie des cours, et je l’ai pris par le bras pour lui parler seul à seul…
8 février 1993 – Lundi c’est le jour que j’aime le moins, trop de devoirs, cartable trop lourd. Et je pense à Paul de plus en plus. Paul dit qu’il va réfléchir pour savoir s’il m’aime (du moins c’est ce qu’il dit). Moi je trouve qu’il ne veut pas me dire non.