Pressée dans le hall du collège, j’observe silencieusement le manège qui se déroule devant moi. Le petit rougeaud s’agite pour amuser celle qu’il surnomme « Dede », la jeune brunette aux culs de bouteilles. La chemise en jean se gondole de rire ; ils ont l’air de vivre de belles retrouvailles après deux longs mois d’été séparés, comme Harry, Ron et Hermione à une rentrée de Poudlard, et je les envie, même si je n’ai, à l’époque, pas la moindre idée de qui est Harry Potter, encore en gestation quelque part dans un esprit d’Outre-manche. Ici, tout de suite, il n’y a pas d’amis en vue, et pas de retrouvailles pour moi, personne, à proprement parler, qui ne soit heureux de me « retrouver ».
Celle qu’on nous présente comme étant la surveillante principale nous remet des carnets de liaison avant de nous indiquer, en suivant la liste par ordre alphabétique, nos classes respectives. Je m’installe dans la grande salle, meublée d’une estrade et de ce vide qui ressemble tant à la vie adulte : des murs nus, des tables et des chaises sans gribouillages, un tableau vierge. Il ne sera pas question ici de reprendre des tables de multiplication. J’ai l’impression d’avoir pressé la touche « avance rapide » de ma vie à un moment donné, sans m’en être aperçue…
Je vois s’éparpiller dans la salle des têtes connues, et aussi de parfaits inconnus qui n’ont pas souffert le barrage de la côte de popularité, puisqu’ils portent déjà le sweat-shirt à la
mode. Mais comment font-ils ?! S’échangent-ils une presse underground spécialisée ? Existe t-il des réunions privées – que ma mère aurait tenues secrètes pour me garder à sa main plus longuement –, au cours desquelles les adolescents votent pour une tenue qui leur semblera convenir ? Tout Paris semble savoir ce qu’est « un cimarron », tandis que je me demande encore si c’est une tarte salée ou sucrée. La jeunesse parisienne s’échangeait déjà des Chipsters dans la cour de récréation tandis que je venais de faire l’acquisition de mes premiers Pogs. J’ai toujours un train de retard, mais il faut au moins me reconnaître une certaine persévérance !
Le grand brun à la chemise en jean s’assied au premier rang, à côté de Dede, et le rougeaud s’essouffle à leur tapoter l’épaule de derrière. J’envie leur complicité tandis que je suis assise seule à une table du fond. Le professeur fait l’appel. Le monde tourne autour de moi, je me sens tellement avide d’amitié… Le rougeaud tire la chemise en jean à l’arrière dès la fin du cours, et Dede se retrouve seule au premier rang. Il me semble que c’est à ce moment que j’ai décidé qu’elle deviendrait mon amie.
Les jours suivant, le bilan se dresse rapidement sous mes yeux : Adeline alias Dede est daltonienne, meilleure de la classe, adore les animaux, et dévore la chemise en jean du regard. Par « chance », elle avait besoin d’aide pour vérifier les écrits du tableau, et par chance, j’étais là au bon moment pour l’assister ; nous devenons rapidement inséparables. Je sais déjà que vont se profiler des ennuis, puisque mon cœur d’enfant bât de plus en plus fort pour ce grand brun aux yeux verts, Paul, qui ne s’assieds jamais loin avec son rubicond de copain, Karl. Je n’y peux vraiment rien, je l’ai su en regardant sa nuque le premier jour ; j’étais déjà jalouse de chaque seconde qu’il passait à parler à celle qui est devenue ma meilleure amie depuis déjà 3 mois.
Paul me regarde, Paul m’évite, Paul me parle, Paul parle à une autre… Mes journées sont scandées par ce que fait Paul, et mon humeur conditionnée par son attitude envers moi. La bonne nouvelle, c’est que le rougeaud et lui sont tout dévoués à Adeline, je les vois donc fréquemment. La contrepartie, c’est qu’Adeline ayant désormais quelqu’un à ses côtés pour l’aider en toutes circonstances, les deux garçons se sentent moins responsables et vivent davantage leur vie de leur côté.
Si je n’avais pas onze ans, j’assumerais probablement mieux les œillades que je me surprends à lancer de façon incontrôlée à Paul lorsqu’il entre dans mon champ de vision. Ce qui arrive malheureusement trop rarement, puisqu’Adeline a besoin d’être au premier rang, et lui, bien distrait, au dernier. J’assume mes fonctions de meilleure amie non sans une certaine amertume, cependant, je me dois d’avouer que j’en tire évidemment profit puisqu’elle est proche des garçons.
Il faut croire qu’au fil des mois, je n’ai pas su mener ma barque sociale
convenablement. Lorsqu’elles passent devant moi, les mini-pouffes du collège se pincent le nez. Il y en a même une qui a clamé devant la classe entière que je portais le même t-shirt depuis bientôt trois jours. C’est évidemment faux, mais rien ne sert de rétorquer, car si ma remarque tombe juste, mon voisin de derrière va encore me tirer les cheveux pendant le cours. Ca a à peu près toujours été comme ça, de toute façon. La différence aujourd’hui, c’est que j’ai une amie. Elle ne peut pas être une cible pour le reste de la classe, malgré ses lubies étranges et le fait qu’elle aussi adore les animaux (ce qui est très mal vu > délit de sensiblerie cul-cul à éviter en publique), personne n’ose l’attaquer de peur d’être perçu par autrui comme un bourreau d’handicapé. En revanche, je ne suis pas épargnée, et tout y passe : mes cheveux, mes boutons, mon nez, mon look. J’ai tenté le bombers Schott, mais il a eu presque aussi peu de succès que mes baskets génériques, vu que maintenant, ça n’est plus la mode des Reeboks, ou des Filas, mais celle des No-Names compensées. Et puisque l’idée de porter un t-shirt avec un cheval dessus n’est même pas envisageable – au risque de se mettre à
dos la brigade de la teen-fashion – je m’oriente vers un style vestimentaire un peu plus sombre, teinté de Kurt Cobain et de phrases terrifiantes ("I hate myself and I wanna die") mais qui néanmoins me parlent. L’autre jour, Candice s’est assise à côté de moi en cours d’anglais. Elle était impressionnée par ma collection de petites billes (celles qu’on récolte dans les cartouches d’encre Waterman – quoique j’ignore si il y en avait dans les Schaeffers ; je n’étais ni assez cool ni assez riche pour assumer d’avoir un stylo Schaeffer) et a joué avec pendant la première heure. Je ne pouvais pas me concentrer sur le discours de la prof, car je craignais à chaque instant qu’elle ne laisse échapper mes billes. Et je ne pouvais pas lui dire de faire attention, car j’aurais eu l’air d’y être attachée, et c’est mal vu de n’être pas désinvolte. Candice avait besoin de parler de ses disputes avec les uns et les
autres, et malgré le fait que ça n’ai jamais été une copine, je l’ai écouté patiemment. Du coup, je n’ai pas entendu que Miss Jackson m’avait posée une question, et comme je n’étais pas attentive, cette dernière m’a frappé sur la tête avec le tampon à craie du tableau. Candice a éclaté de rire, mais ça n’aurait pas été grave, si la classe entière ne s’était pas enivrée collectivement de ma tête auréolée de craie jaune, rythmée par le fou rire de la prof. J’ai ravalé mes larmes – et ma fierté. Ca n’a pas fait de moi quelqu’un de haineux, mais une petite fille particulièrement triste et inadaptée à son environnement. Comment pourrais-je séduire Paul en étant la risée du collège ?