WANTED: Mode d'emploi de la Vie. Etats d'âme sensibles et cyniques pour rigoler un peu et réfléchir beaucoup. Avertissement: La Maison ne sert pas de jus de Goyave. Merci.
Paul et moi nous retrouvons le lendemain matin à l’école, et personne ne peut saisir la moindre différence dans nos relations. La même distance, les mêmes mots, les mêmes non-gestes. Seuls les regards ont changés ; des regards profonds, puissants, qui s’attardent sans oser se rencontrer franchement. Je suis presque soulagée de constater qu’il est aussi embarrassé que moi ; peut-être que lui aussi ignore ce que nous sommes supposés faire, et devenir l’un pour l’autre. Ses sourires sont si troublants que j’en deviens incapable de me concentrer sur quoi que ce soit d’autre. Mes yeux se promènent sur le tableau ou sur le visage des professeurs, sur les tubes à essai, sur des détails insignifiants de mes interlocuteurs, mais ma conscience a été capturée par l’image de Paul. J’entends sa voix partout, je me répète ses phrases exactes, et je remets sans arrêt mes cheveux en place !
Le bénéfice secondaire que nous trouvons à nous tenir physiquement à distance (outre que nous évitons un fâcheux phénomène de combustion spontanée), c’est que ni Adeline ni Marc n’ont
remarqué de changement. Ils ne souffrent donc pas davantage, ce qui nous permet de nous aimer secrètement et tranquillement. Seul Karl fait planer une ombre sur le tableau avec ses grossière sautes d’humeur ; finalement, je crois que ce n’est pas tant l’amour qu’il a prétendu avoir à mon égard, qui pose problème – je ne crois pas qu’il soit véritablement amoureux, je suis certaine que c’est par mimétisme – mais bien une terrible jalousie vis-à-vis de son ami Paul. En clair, je lui vole son copain, l’attention de son copain, une oreille de son copain ; Paul ne l’écoute plus qu’à moitié.
La fin de l’année approche. Les cours sont plus détendus, et finalement, tout le monde a pris ses marques au collège. Les « cools » sont toujours aussi cools, les pas cools se sont rassemblés entre eux et ont fini par se trouver des occupations qui siéent à leur rang (parler d’animaux, comparer leur ignorance musicale…). Les vannes vont bon train, les baffes se perdent, les amitiés se nouent et on est presque triste de voir se profiler la fin. J’ai donc pris la décision d’inviter Paul à dormir chez moi vendredi soir, et ma mère a fini par accepter. Je me sens remuée de l’intérieure, à la fois excitée et terrifiée. J’ai des milliers de projets qui se bousculent dans ma tête : il me faudra cacher correctement mon journal intime, je lui montrerais mes posters, et aussi la boîte que ma rapportée ma grand-mère. Je lui montrerais des photos de Saphir, mon poney préféré, et je mettrais le disque de Michael Jackson que ma mère a dans sa chaine – mais je lui dirais que c’est le miens – pour lui faire plaisir. Il faudra aussi que je réorganise bien ma chambre pour qu’il trouve ça joli....
Le jour J, Paul et moi rentrons donc du collège ensembles, mais dans ma direction cette fois. Son pas est moins assuré, et moi je déglutis toutes les 5 secondes. Plus on se rapproche, plus on ralentit le pas, comme si le fait de se trouver sous mon toit allait définitivement sceller quelque chose: une fois
chez moi, il n'y aura pas de Karl pour nous déranger. Mais aussi, pas de Karl pour détourner notre attention dans un moment embarrassant. Paul ne pourra plus m’échapper, certes, mais je finissais par l'ennuyer ?
Lorsque nous arrivons, je nous prépare un plateau pour goûter, et nous nous plantons l’un en face de l’autre assis sur la moquette. J’ai cette étrange habitude d’être toujours assise par terre, et lorsque je réalise son étonnement, je me sens stupide de ne pas lui avoir proposé de chaise… Nous nous abreuvons d’histoire, reprenons encore et encore des anecdotes du collège, et la soirée passe tranquillement, le feu aux joues, le cœur au bord des lèvres.
Vers 21h00, après le diner, ma mère débarque dans la chambre et m’intime l’ordre… d’aller prendre mon bain. Je suis mortifiée. Partagée entre le besoin irrépressible d’affirmer une pseudo-autorité à l’encontre de ma mère – que je n’ai évidemment pas, cela va sans dire – et la honte terrible et cuisante de cette requête impudique qui suppose que je dévoile mon intimité dans la pièce jouxtant ma chambre en imaginant Paul en train d’attendre à côté… Je suis bouleversée, et des larmes jaillissent de mes yeux. Ma mère hausse le ton et menace de raccompagner Paul chez lui. Je me trouve forcée de capituler, mais pas sans trouver le monde terriblement injuste.
Lorsque je reviens de la salle de bain – priant tellement fort pour qu’elle n’oblige pas Paul à aller se baigner lui aussi – je revêts mon plus joli pyjamas – acquis à ma cause à force d’acharnement contre les chemises de nuit – et nous nous couchons, moi dans mon lit, et lui sur le matelas par terre, juste à côté de moi. Nous avons tellement parlé que les mots nous manquent, à présent. L’obscurité nous enveloppe de pudeur et nous jetons l’un et l’autre nos regards sur le plafond dénudé. Il nous faut un long moment avant de nous endormir. Un long moment de douceur à s’écouter respirer avant de nous laisser entrainer sur le rivage bienheureux de nos songes.