WANTED: Mode d'emploi de la Vie. Etats d'âme sensibles et cyniques pour rigoler un peu et réfléchir beaucoup. Avertissement: La Maison ne sert pas de jus de Goyave. Merci.
Cette journée a été tout bonnement abominable. Paul a fait pire que m’éviter, il a fricoté avec Martine. Il la regarde tout le temps, et il lui fait de grands sourires. Il a profité du car pour se rapprocher d’elle. Moi qui étais presque soulagée qu’il ne me voie pas de trop près, j’ai été bien attrapée ! Je suppose que la tête de dix pieds de long que je fais depuis deux jours ne doit pas aider. Mais il ne m’a toujours pas répondu, alors est-ce que je dois toujours espérer ?! En y réfléchissant, je suis convaincue qu’il est amoureux de Martine. Elle est « cool », elle aime Prince – et elle chante même les paroles en anglais –, elle porte toujours des t-shirts amples qui tombent sur son épaule, et on peut apercevoir la bretelle de son soutien gorge. Elle n’est jamais méchante avec personne, mais ça ne m’empêche pas du tout de la détester. Elle échange ses autocollants avec Paul avec une désinvolture qui me donne envie de la gifler. Ca la rend plus attirante, et si il est amoureux d’elle, il doit être malheureux ; et je ne veux pas qu’il soit malheureux. Mais au-delà de tout ça, je me dis qu’elle a une chance infinie dont elle ne prend pas conscience : des perles aux cochons. L’homme de ma vie l’aime elle, et elle s’en fiche. Je
calimerise à grand renfort de « C’est vraiment trop inzuste ».
Je pleure discrètement sous ma couette, pour ne pas m’attirer les foudres de ma mère. La dernière fois qu’elle m’a entendu pleurer, elle a déboulé dans ma chambre en m’ordonnant d’arrêter de pleurer pour un garçon que j’aurais probablement oublié dans quelques mois. Elle a ajouté qu’il valait mieux que je dorme sinon je n’arriverais pas à me lever le lendemain. Alors j’étouffe mes sanglots en tenant fort la photo dans mes mains. Je la tiens si fort que je la corne. C’est la seule chose de Paul que je peux garder près de moi, et je voudrais la déchirer, puis la déchirer encore mille fois. Je n’en ai pas la force, alors je la serre contre moi.
Lorsque toute la maisonnée est endormie, je rallume ma lampe de chevet et m’installe à mon bureau. Sur une feuille de cours quadrillée, j’écris en tremblotant. J’écris vite parce que je crains que a mère ne voit la lumière allumée, et j’écris n’importe quoi parce que je suis fatiguée et ivre de chagrin. J’écris quelque chose de stupide, mais je préfère encore ça que d’attendre que le verdict ne tombe. J’aurais au moins choisit mon propre malheur, et je pourrais conserver en moi le doute, ce doute salvateur. J’ai besoin de rêver de Paul. Je ne peux pas l’entendre me dire que c’est finit. Je l’ai aimé à la première seconde, et depuis 5 mois je ne pense plus qu’à lui. C’est ma raison de me lever le matin, et c’est sa présence qui m’offre le courage de franchir le seuil du collège et d’affronter les critiques incessantes des autres.
Le lendemain je suis extenuée et mes yeux sont gonflés. Je me fiche de ce que je porterais, alors je mets ce qui me tombe sous la main. Je voudrais relire la lettre avant de la donner à Paul, mais je l’ai collée, et de toute façon, ma mère ne me quitte pas jusqu’à ce que je sois entrée dans l’enceinte du collège. Le cours n’a pas commencé, alors je m’installe à coté d’Adeline en slalomant entre les adolescents chahutant. Une fois assise, je plonge la main dans mon cartable et j’en ressors la lettre. Courageusement, je me relève – tandis que tout mon sang descend dans mes jambes – et je dépose la
lettre sur la table de Paul qui souffle des boulettes de papier mâché avec le corps de son stylo à bille. Il semble terriblement gêné par cette situation – d’autant que nous ne nous sommes pas parlé depuis le soir où il m’a promis de réfléchir – et il précipite la lettre dans son sac à dos. Il ne me dit pas un mot, et je n’en attends pas davantage, j’ai déjà tourné les talons. Plutôt fuir que ne rien dire. Je sens la colère monter en moi, talonnée par la tristesse, et déjà mon cœur est inondé de regrets. Mais je sais que c’est la seule issue possible ; je ne suis pas faite pour être aimée.
Je passe la matinée la tête dans mes cahiers, et parfois je jette un œil sur Paul. A-t-il lu ma lettre ? Qu’en a-t-il pensé ? Il n’a pas l’air bouleversé, que dois-je en déduire ? Je suis convaincue que si l’on adaptait ma vie au cinéma, il faudrait un Requiem de Mozart pour faire la bande son.
Puis, cet après-midi, Laure, une de mes anciennes copine – que j’aime bien, quand même – est arrive vers moi d’un pas décidé. Elle est porteuse d’un message de la part de Paul. Il faut que j’encaisse sans avoir l’air de me décomposer parce que je sais qu’il me regarde à ce moment là. Il me semble que Karl est en train de lui parler des Chicago Bulls... Ma vie se promène par là, trimbalée quelque part entre cette ancienne amie, les Bulls, et le bourdonnement incessant de ce que je viens d’entendre. Je suis l’espace résiduel au truchement de ces rencontres adolescentes. Je n’existe plus l’espace de quelques instants ; c’est mieux que d’être moi à ce moment là. Si Dieu existe, je vais me réveiller…
10 février 1993 – J’ai donné une lettre à Paul du style « En fait, je ne t’aime plus… » Il m’a fait dire par Laure qu’il était mon ami. Tu parles...