De la rentrée des classes, je n’aime que l’odeur forte du plastic neuf. Cette odeur qui émane de la nouvelle trousse que j’ai choisit au rayon Papeterie du Prisunic, qui donne la réplique au parfum boisé des quelques crayons à papier que j’ai soigneusement rangés à l’intérieur. Avec mon nouveau stylo quatre-couleurs, je ne doute pas d’écrire comme il faut ; cette année, je serais une bonne élève, il me suffira de ne pas prendre trop de retard. Ma mère a refusé de m’acheter le sac en toile mauve, mais je ne désespère pas car je pense que si je prie assez fort, les résidus de ma croyance au Père Noël m’offriront un sac à dos noir en décembre, celui que tous les grands de l’école décorent à coup de tip-ex. J’ignore totalement que ce sera l’une des dernières années où l’achat des fournitures scolaires aura réellement une importance dans ma vie. Que bientôt, l’odeur du plastique neuf ne m’évoquera plus l’excitation de la rentrée, mais un pincement de nostalgie. J’ai onze ans, et je rentre enfin au collège.
Après cette nuit agitée, ma mère me réveille à 7h ; elle entre dans ma chambre et s’affaire dans tous les sens. Encore moite de sommeille, je plonge dans le bain qu’elle a fait couler, et je laisse glisser un mince filet d’eau sur mes chevilles en rêvassant, ce qui me vaut un haussement de ton quasi-immédiat car nous sommes en retard. Je passe de la salle de bain à la salle à
manger où je néglige une tartine beurrée. Mon estomac est noué ; j’ai mis un tee-shirt jaune pâle avec un liseré blanc, un jean et une paire de basket qui ressemble beaucoup à celles que portent les « cools », mais en beaucoup moins cher car nous les avons acheté cet été dans une usine de province. J’en suis fière et reconnaissante, car je sais que depuis le divorce il y a un an, ma mère a beaucoup de mal à dépenser de l’argent, et j’ignore pourquoi. J’ai également un nouveau manteau, en feutre bleu marine, et je crois que ça ressemble à ce que portent les adolescentes dans Parker Lewis. Il paraît que moi aussi, je suis une adolescente maintenant, et j’adore cette idée. J’ai entendu ma tante cet été, dire que les adolescents étaient insolents avec leurs parents, et je me dis que d’être adolescente, ça me donnera peut être le courage d’affronter ma mère et lui demander de m’offrir le sac à dos.
Cette année, je pourrais rentrer seule à la maison à la sortie des cours. L’an passé, j’étais « Sortie Libre » avec une carte verte, mais la nounou de mes frères et sœur faisait toujours un détour pour me prendre au passage, ce qui avait pour effet de me priver de mes responsabilités. Or, cette année, j’ai changé d’établissement, et je vais rentrer seule comme les grands ! Je n’arrive pas à réaliser que ma mère laisse faire ; c’est vraiment bien d’être adolescente !
Je vais découvrir qui seront mes camarades de classe cette année, et j’en ai des sueurs froides car je sais que je peux me retrouver seule. Ca fait longtemps que je n’ai pas eu de bons amis dans cette école, et si seulement le remue ménage du passage au collège pouvait me conférer un peu de popularité, ça m’éviterait probablement de me sentir si seule. Je compte sur ma nouvelle trousse un peu vintage, et mes baskets neuves… avec le manteau en feutre, le rendu est pas mal, même si mes cheveux ne tiennent toujours pas en place comme ceux d’Olivia, qui les porte si longs…
Devant la grande et lourde porte en fer forgé, des dizaines de braillards sont amassés, et j’appréhende terriblement le moment où je vais me trouver à leur niveau, où je vais devoir faire semblant de ne pas chercher un visage connu dans la foule pour ne pas donner l’impression d’être esseulée. Les groupes sont déjà formés, j’ai l’estomac noué. Je suis ridicule avec mon tee-shirt jaune ; je vois très vite que ça n’était à la mode que cet été sur la plage. Les filles semblent s’être données le ton et portent toutes la même chose ; je me demande comment elles font pour se synchroniser de la sorte, mais aussi pourquoi on bannit soudainement le port de ce qui naguère faisait un malheur. J’ai encore raté le coche, et je me sens trahie par mon tee-shirt, où désormais, il semble y avoir écrit : « J’ai essayé de faire semblant d’être cool ». La sonnerie retentit, les écoliers s’amassent devant la porte, et je suis encore seule.
La montée des marches ne ressemble en rien à celle du festival de Cannes, si ce n’est qu’on peut s’y faire lyncher rapidement. Cependant, il y flotte comme un air de raison, et tout le monde se tient presque tranquille. Serrés les uns contre les autres, j’ai la tête qui tourne. Devant, je reconnais la fille qui était avec moi en cours d’anglais l’année dernière ; elle a un physique atypique. Petite, les cheveux bruns au carré, et d’énormes lunettes teintées vissées sur le nez. Je me souviens m’être étonnée de ce qu’elle ait écrit le nom des couleurs sur ses feutres, et j’étais publiquement passée pour un monstre, car on m’avait rétorqué qu’elle était daltonienne. A dix ans, je n’avais pas la moindre idée de ce que cela pouvait signifier, et je l’ai appris à mes dépends ; pensant enfin m’adresser à une homologue qui ne faisait elle non plus, pas partie des « cools » (assurément, écrire le nom des couleurs sur ses stylos n’était pas
franchement en vogue chez les célébrités du collège…), j’ai compris qu’il n’était pas de bon ton de souligner le handicap physique. Je suis devenue « la sadique » du cours d’anglais. Cette fille se tient donc devant moi, flanquée de deux garçons qui la chahutent gentiment. Ils me tournent le dos. L’un est rondouillard et ses joues sont cramoisies par l’excitation de la rentrée, l’autre est grand, très grand, et porte une chemise en jean. Est-ce que c’est à la mode à cette époque, la chemise en jean ? Je ne sais pas l’évaluer, en revanche, une fille qui est amie avec des garçons, ça m’impressionne beaucoup ; j’aimerais avoir des amis garçons. Des amis comme le grand avec la chemise en jean, qui se moque probablement de savoir s’il est à la mode… Comment a-t-elle fait pour l’approcher ? Est-ce que c’est lui qui est venu vers elle ? Est-ce que je suis si vilaine que ça, pour n’avoir aucun garçon qui ne me parle ni ne me voit ? L’impopularité est probablement le virus le plus contagieux de tout le collège, et je ne risque pas d’avoir des copains de si tôt.